Saturday, March 03, 2007

MARCHER AVEC THOREAU

" Je ne connais guère qu'une ou deux personnes, dit Thoreau dans son essai Walking, qui sachent vraiment ce qu'est l'art de la marche." Pratiquer l'art de la marche selon Thoreau, c'est savoir faire du "sauntering", mot qu'il dérive soit de "sans terre" (ce qui donnerait : ne pas avoir de foyer, de centre particulier), soit de "aller à la Sainte Terre." C'est cette dernière étymologie qu'il préfère. et il déclare : " Chaque marche est une espèce de Croisade, prêchée par quelque Pierre l'Ermite qui se cache en nous et qui nous incite à partir reprendre la Terre Sainte aux Infidèles." Car il y a des gens, il y a des civilisations entières qui ne savent pas ce que c'est que d'être " fidèle à la terre ", et qui n'ont aucune notion de sa "sainteté". Peut-être que tout "civilisé" est de cette espèce. C'est pourquoi Thoreau parle non pas au nom de la civilisation - il y aura toujours bien assez de voix pour le faire - mais au nom de la vie sauvage, considérant l'homme, non pas comme membre de la société, mais comme partie intégrante de la nature.

Thoreau, ou l'anti-politique par excellence...

Il fallait être un marcheur de premier ordre pour appartenir à la Walden Pond Association. C'est ainsi qu'on appelait dans le village de Concord les "promeneurs du dimanche" c'est-à-dire, non pas ceux qui ne se promenaient que le dimanche, mais ceux qui n'allaient jamais à l'église le dimanche, préférant les bois. On peut les nommer, ces promeneurs transcendalistes : Ralph Waldo Emerson, Bronson Alcott, Frank Sanborn. Ellery Channing, Henry Thoreau. De tous, Henry était sans conteste le promeneur le plus exigeant, le plus impatient de toute compagnie qui ne se trouvait pas à la hauteur. S'il lui arrivait par malheur de trouver sur son chemin un casse-pieds bavard qui insistait pour lui emboîter le pas, il s'en débarrassait sans scrupule à la première occasion, au besoin en courant. Il dit dans son essai n'avoir connu qu'un ou deux bons marcheurs. Mais on peut penser que le "deux" venait d'un reste d'amitié et d'affection pour la bande de Walden Pond. Car, au fond, Henry n'aimait qu'un seul compagnon, et c'était Ellery Channing, qui avait un chien, Peter, portait toujours une chemise de flanelle rouge, et ne nouait pas ses lacets (Henry, lui, nouait les siens avec précision). Les poèmes d'Ellery ressemblaient d'ailleurs un peu à ses lacets : Henry appelait ça "le style sublimo-négligé", et recommandait au compère d'écrire en latin, il y gagnerait en fermeté et en concision. Ces différences entre les deux hommes se manifestaient aussi dans leur manière de prendre des notes. Durant la marche (où irons-nous aujourd'hui ? à Sudbury, à Conantum, le long du Old Marlborough Road, ou à White Pond ? ) , Henry s'arrêtait de temps en temps pour consigner pendant qu'il était encore frais un fait précis dans son carnet : la première apparition de la fringilla hyemalis, le pollen sulfureux des chatons, le vol d'un martin-pêcheur, l'odeur de la menthe sauvage... A ces moments là, Ellery sortait lui aussi son carnet, mais, dédaignant les faits même s'il les avait vus, entendus, sentis tout aussi bien, enfin presque aussi bien que Henry, il versait tout de suite dans l'Idéal. Ces différences (elles donnaient lieu à des plaisanteries amicales) n'empêchaient pas les deux hommes de se plaire ensemble, eux qui étaient par ailleurs des solitaires et des misanthropes acharnés. Henry surtout en avait plein le dos de l"anthrope", et à peu près tout ce qui était "humanité" (quelques vieux trappeurs et quelques Indiens errants mis à part) était pour lui décidément de trop dans la nature, qui était déjà irrémédiablement dénaturée. L'Humanité, pour Thoreau, répandait une jaunisse morale sur un monde qu'il voulait sentir frais et auroral.

C'est un matin du monde en Amérique, morning in America ! Non pas : aux Etats-unis. Thoreau se moque éperdument des Etats-unis. Il s'occupe de ses états et de son unité à lui. Unité cosmobiologique, cosmobiopoétique. Quand une société scientifique lui demande, à lui qui connaît si bien les arbres, les fleurs, les animaux, les poissons, les mouvements de l'eau, de la glace, de la neige (il se donnait pour titre et fonction : "inspecteur de tempêtes"), d'écrire des rapports, Henry se tait. Sa science n'est pas la leur. Sa science est très ancienne, peut-être très future, elle n'est en aucun cas "moderne". Henry Thoreau n'évolue pas dans le monde moderne, dont le fonctionnement et les inventions le laissent indifférent. Les Etats-unis et l'Europe sont reliés par le câble atlantique ? Fort bien. Mais s'ils n'ont rien à se dire ? Thoreau, lui, veut dire quelque chose. C'est pour cela qu'il se tait, c'est pour cela qu'il évite le bavardage et les rapports scientifiques. Intemporel, hors du temps. il s'initie à l'éternité. Il nomadise dans l'ouvert, en pleine ignorance.

J'ai entendu parler d'une Société pour la propagation du Savoir Utile. On dit que le savoir est le pouvoir, et ainsi de suite. Il me semble qu'il serait temps de fonder aussi une Société pour la Propagation de l'Ignorance Utile, que nous pourrions appeler le Beau Savoir, c'est-à-dire un savoir utile à un autre niveau. Car qu'est-ce d'autre, tout notre prétendu savoir que l'illusion de savoir quelque chose, illusion qui nous prive des avantages de notre ignorance réelle ? Ce que nous appelons savoir n'est trop souvent que notre ignorance positive, tandis que l'ignorance peut être une sorte de savoir négatif... Mon désir de savoir est intermittent, tandis que mon désir de plonger la tête dans des atmosphères inconnues de mes pieds est constant et perpétuel.

Si Thoreau utilise ses pieds, c'est donc. en fin de compte, au bénéfice de sa tête, ou disons de son être, de son corps-esprit tout entier. Ce n'est pas un sportif qui sort pour abattre des kilomètres, il ne fait pas de "footing" comme on dit. Il pratique la marche intelligente. Pour lui, marcher, c'est se mettre en rapport (en harmonie, en sympathie) avec une intelligence (diffuse) qui dépasse le savoir. Si Thoreau ne trouve pas cette intelligence dans la science, il ne la trouve guère non plus, hâtons-nous de le préciser, dans la plus grande partie de ce qui passe pour poésie. Où est la littérature qui donne expression à la nature ? Poète serait celui qui saurait faire parler les vents et les ruisseaux... dont les mots seraient aussi frais et naturels que les bourgeons à l'approche du printemps... Je ne connais pas de poésie qui exprime d'une manière adéquate mon élan vers la vie... La meilleure poésie que je connaisse est encore trop civilisée, trop domptée... Je demande quelque chose qu'aucune culture ne peut donner... C'est la mythologie qui s'en approche le plus.

Thoreau pratique ce que l'on pourrait appeler la marche mythologique. Pour sortir du temps, et vivre selon un rythme absolu ; pour sortir de la voie du développement et retrouver le chemin du primordial ; pour sortir de la maladie moderne et se régénérer aux sources de la vigueur qu'il voit mythologiquement comme "l'arbre-dragon des Iles de l'Ouest".

Si Thoreau marche, s'il se fait errant "sans terre", c'est pour se défaire de ses liens : les liens qui le rattachent à son milieu social, à son humanité, à son moi. Marcher, c'est se déconditionner (yoga ambulant), et se retrouver en un être autre, un être mythique, c'est-à-dire relié au principe (le mythe se passe "in principio"). Vivre une vie mythique, c'est donc vivre une vie principielle, une vie originelle, "mariée" comme dit Yeats, "aux rochers et aux collines".

Quelle extravagance, n'est-ce pas ? Quand on se rend compte (et Dieu sait si actuellement on s'en rend compte) de tout ce qui s'interpose entre nous et nous : toutes ces croyances, toutes ces morales, toutes ces habitudes qui nous séparent de nous-mêmes, et qui font que nous vivons en perpétuel exil de nous-mêmes. Exil que nous nous efforçons de meubler, d'aménager tant bien que mal. Et que nous acceptons, que nous nous imposons. Par "réalisme" et par peur du vide, du dehors.

Henry Thoreau, fils de la Nouvelle Angleterre, fut tenté par le dehors. Ce fut un extravagant, au sens premier (i1 aimait les sens premiers) du mot. Et quand on lui reprochait. au nom des convenances ou de la raison, d'être un extravagant, il répondait qu'il ne se reprochait qu'une chose,
de ne pas l'être assez. Une tête étroitement réaliste, moraliste, progressiviste : scientiste, "normale" ne peut pas le comprendre. Un Mi Fou, n'importe quel homme extra-vagant du Tao, oui. Drôle, de penser à Thoreau, avec son grand nez et sa redingote, sa manière d'être un peu puritaine, un peu provinciale, comme à un homme du Tao ? Marcher avec Thoreau, c'est aller au-delà des apparences. Sous le puritain américain du 19ème siècle il y avait un Indien, sous l'Indien un Chinois, sous le Chinois un être qui n'avait pas de nom. C'est celui-là que Thoreau, dans sa démarche extravagante voulait réaliser. Et il le réalisa effectivement, dans tel moment relaté dans Walden ou dans le Journal. A ces moments- là, le moi est hors de lui, et le monde est baigné de lumière blanche :
"Alors on poursuit le chemin, on continue à aller "sans terre" vers la Terre Sainte, et un jour, qui sait, le soleil brillera plus fort que jamais, et une grande lumière d'éveil se fera jour dans nos esprits et dans nos cours." Ce jour là sera réalisé ce que Thoreau appelait "l'évangile du moment présent", le hic et nunc, l'être-là absolu, de la vie déliée.

Kenneth WHITE.

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